Bruxelles, belle et rebelle

Bruxelles est tout à la fois la capitale de l’Europe et de la Belgique et une métropole régionale composée de 19 communes, elles-mêmes dotées d’une forte autonomie d’administration. Entité francophone de 162 km2 enclavée dans une région néerlandophone, riche d’une population de 1,25 M de personnes représentant environ 160 nationalités, elle est à ce titre porteuse d’identités diverses et de réalités socio-économiques pour le moins contrastées.

Ville en mouvement, Bruxelles se réinvente continuellement pour faire face à des phénomènes contraires à sa dynamique de développement. On compte parmi ces freins : d’incessantes querelles linguistiques ; une pression foncière exacerbée du fait d’un territoire étriqué et d’une croissance démographique ininterrompue depuis 30 ans ; l’obligation de faire face à des changements climatiques radicaux, mais aussi un déficit fiscal chronique, source d’une disette budgétaire quasi structurelle ; un fonctionnement politique multipartite en état d’épuisement avancé ; tout ce qui précède étant facteur de diverses radicalités. 

On y découvre, néanmoins, des atouts de premier plan : un patrimoine architectural exceptionnel ; une explosion des mobilités douces ; des initiatives pour rendre la ville durable ; des actions concertées pour réduire son empreinte carbone et verdir son économie ; une politique volontariste en matière d’espaces verts et de préservation environnementale, ou encore une participation citoyenne clairement encouragée.

Quel autre choix, alors, pour les acteurs du développement territorial rencontrés pendant ces quelques jours, que de faire face, de venir « au soutien dans l’axe », que d’inventer des solutions visant à promouvoir dans les quartiers des initiatives durables — qu’elles soient de source régionale ou le fait de mouvements citoyens ? Ces acteurs — des professionnels relevant d’entités différentes, parfois administrations régionales, parfois groupements associatifs ou opérateurs privés — ont en commun une vision de Bruxelles comme ville durable, responsable et avant tout profondément humaine.

Membres actifs d’un écosystème expert en matière de politique de la ville, ils ont réussi, par-delà leurs difficultés et parfois leur amertume, à nous dresser le portrait sensible d’une Bruxelles désirable.

L’accordéon ci-dessous donne accès au compte-rendu de ces visites à la fois intenses et inspirantes.

Séjour à Bruxelles, Master STMT | EM Normandie, mai 2026.

Retour sur des visites inspirantes

Déambulation ARAU

La déambulation urbanistique dans le centre ancien de la ville, conduite lundi après-midi sous l’égide de l’ARAU (Atelier de Recherche et d’Action Urbaines), un collectif dont la vocation est d’éclairer les enjeux de la « ville habitée », nous a permis de saisir la profondeur historique des transformations urbaines de Bruxelles. La lecture de cette ville que propose l’ARAU, au moyen d’une veille active sur évolutions urbanistiques du territoire, doublée d’un décryptage vigilant des enjeux urbains actuels, m’est de ce point de vue apparue comme très instructive.

La matinée du mardi 19 mai a permis de mettre en évidence les tensions structurelles qui traversent aujourd’hui Bruxelles. Notre rencontre avec Maxime Niego, chef du service « Information et événements » de Bruxelles Environnement, a d’abord été l’occasion d’une mise en contexte institutionnelle et politique. Querelles linguistiques, blocages institutionnels, fragmentation politique, déséquilibre économique, déficit fiscal chronique… Ce tableau, bien sombre pour la Région Bruxelles Capitale et ses habitants, nous a été dépeint, sous des formes variables, par la quasi-totalité des acteurs du développement territorial bruxellois rencontrés lors de notre séjour. Néanmoins, nous avons été séduits par le descriptif des missions de Bruxelles Environnement, qui se positionne selon les mots de notre hôte comme « opérateur de la ville durable », articulant des missions réglementaires classiques et des fonctions de sensibilisation, de gestion des espaces naturels et de production de données scientifiques et environnementales.

Pour la suite de cette journée, une visite du Parlamentarium nous a rappelé l’historique et le fonctionnement des institutions communautaires, en mettant l’accent sur le Parlement européen, organe législatif de l’Union européenne et instance de représentation des citoyens issus des 27 états membres.

La visite du Comité européen des Régions (CoR), ce même mardi en fin d’après-midi, nous a ensuite permis d’appréhender un rouage moins visible mais néanmoins central de la gouvernance européenne. Le CdR, qui réunit réunit 329 membres élus à l’échelon local ou régional, a pour double mission la représentation des collectivités territoriales auprès des instances communautaires et l’émission d’avis (uniquement consultatifs) portant sur les textes législatifs à impact local — domaine qui concerne, selon la représentante rencontrée Hélène Morau, quelque 70 % du corpus législatif européen. Le CoR joue ainsi un rôle d’interface essentiel entre les instances supranationales (Conseil européen, Conseil de l’UE, Commission européenne, Parlement européen) émettrices de normes, et l’échelon territorial (Régions des 27 états membres), en charge de la mise en œuvre opérationnelle de ce corpus législatif. Pour clore cette journée, une présentation du Comité économique et social européen (CESE) nous a permis de prendre connaissance de cette instance constituée de trois groupes (Employeurs, Travailleurs et Organisations de la société civile) qui, par ses avis (consultatifs eux aussi) rendus aux institutions communautaires, joue, à l’égal du Comité européen des Régions, un rôle important, bien que discret, dans le processus décisionnel de l’Union européenne.

La visite d’Urban Brussels, mercredi matin 19 mai, nous a permis de prendre la mesure des orientations et surtout des actions concrètes menées par la Région Bruxelles Capitale en matière de développement territorial durable. Cette entité administrative publique est chargée de la mise en œuvre de la politique régionale en matière d’urbanisme, de protection et de mise en valeur du patrimoine architectural ainsi que de revitalisation urbaine. Son ambition affichée est d’améliorer durablement la qualité de vie dans les 19 communes formant la Région. Par-delà une large champ de compétences, couvrant autant l’amélioration du bâti que la préservation du patrimoine architectural, Urban Brussels pilote des opérations concrètes, dont deux exemples principaux ont été portés à notre connaissance. Les Contrats de Quartier Durable (CQD) sont des plan d’action conclus entre la Région, la commune et les habitants d’un quartier bruxellois, autour notamment d’un programme de création ou de rénovation de logements, ou encore de réhabilitation d’espaces publics. La logique d’amélioration environnementale et de renforcement de la cohésion sociale prévaut dans ce dispositif exemplaire, sachant que plus de 1900 CQD ont été menés à bien depuis son instauration en 1994. Plus ambitieux encore, les Contrats de Rénovation Urbaine (CRU) peuvent s’étendre sur plusieurs communes et être menés par différents opérateurs régionaux et communaux, agissant de front sous le pilotage de la Région. Sept CRU ont été adoptés à ce jour : ils visent prioritairement à améliorer l’espace public et le maillage urbain, à créer des infrastructures et du logement et à valoriser la qualité environnementale et économique des sites retenus. L’exposé qui nous est fait de ces deux dispositifs, assorti d’exemples, tend à démontrer la cohérence des outils de planification et de requalification urbaine mis en œuvre par Urban, en lien bien souvent avec Perspective Brussels, dernier acteur rencontré lors de ce séjour. Une visite de terrain dans le quartier de La Chapelle et des Brigittines, marqué par une forte emprise ferroviaire, a illustré avec acuité ces orientations, sans occulter les difficultés à impliquer les citoyens dans le devenir de leur lieu de vie.

Le mercredi après-midi, nous avons successivement rendu visite à Hub Brussels et à Bruxelles Mobilité.

Hub Brussels, également désigné comme Agence bruxelloise pour l’entrepreneuriat, se présente comme facilitateur de l’entrepreneuriat sur le territoire. Sa mission, triple, vise à accompagner les entreprises en Belgique et à l’étranger ; à encourager l’innovation et attirer les investissements ; à appuyer les pouvoirs publics dans leurs prises de décision en faveur de l’entrepreneuriat. À cet effet, Hub Brussels propose une large offre de services destinée à favoriser la création, le développement, la croissance à l’international et la transformation d’entreprises implantées sur le sol bruxellois, autour d’outils tels des incubateurs, des clusters thématiques ou encore d’une capacité d’action et de support en matière de stratégie d’investissement. Le point saillant de cette visite a été la démonstration selon laquelle les services proposés par Hub Brussels (à titre gratuit le plus souvent) avaient un effet direct sur l’activité économique locale, ce qu’un monitoring précis de la dynamique entrepreneuriale permet d’étayer avec précision. Ainsi, en 2022, la part de la Région bruxelloise dans les exportations de services belges s’élevait à 25%, contre 57% pour la Flandre et 18% pour la Wallonie.

La journée s’est prolongée par une visite au sein de Bruxelles Mobilité. Administration régionale compétente pour la planification, le développement et la gestion des infrastructures de transport, cette entité opère dans un environnement institutionnel particulièrement complexe, au sein duquel interviennent les dix-neuf communes, plusieurs opérateurs de transport public dont la STIB, De Lijn, TEC et la SNCB, l’entité gestionnaire du Port de Bruxelles ainsi que l’agence du stationnement Parking Brussels. Une fois ce contexte organisationnel posé, et fort du constat selon lequel la circulation à Bruxelles relève, quel que soit le mode considéré, d’une réelle complexité, nous avons suivi le récit de la mise en place, à partir de 2020, d’un ambitieux plan régional de mobilité dénommé Good Move. Bien qu’adossé à des objectifs aisément lisibles — améliorer la qualité de vie des habitants, réduire la congestion, accroître la qualité des espaces publics et renforcer la sécurité routière — ce plan a rapidement suscité de vives résistances, que de nombreuses consultations citoyennes menées à l’échelle des quartiers n’ont pas suffi à dissiper. Ce constat d’échec du plan Good Move, exprimé avec franchise par les équipes de Bruxelles Mobilité, met en évidence les limites de la planification urbaine dès lors que l’acceptabilité même de la démarche planificatrice n’est pas acquise auprès des populations concernées.

Jeudi 21 mai, notre matinée a été consacrée à une visite des bureaux bruxellois de l’entreprise suédoise Sweco, principal bureau de conseil en ingénierie et en architecture en Europe, qui compte 23000 collaborateurs et a réalisé un CA de 2,9 Mds € en 2025. Conformément à l’ambition de cet acteur privé de dimension internationale de « façonner les collectivités et villes durables de demain », et autour de la préférence thématique et aquatique que nous avions exprimée en amont de notre venue à Bruxelles, les équipes Sweco nous exposent deux études de cas relatives à la gestion de la ressource en eau, en Arabie Saoudite puis en Belgique, avant qu’un troisième expert nous présente l’initiative multidisciplinaire Urban Insight, un programme d’urbanisme durable visant à aider les collectivités clientes de Sweco à faire face aux transitions sociétales et environnementales majeures du moment. Après une rapide visite des locaux — un magnifique bâtiment Art Nouveau conçu par Victor Horta pour une maison de joaillerie — nous quittons Sweco et regagnons le nord de Bruxelles et le Boulevard du Botanique pour une visite de City Dev Brussels.

Société de Développement pour la Région de Bruxelles-Capitale, City Dev Brussels vise à la réalisation de trois missions principales, que sont l’expansion économique par la création d’espaces pour les entreprises, la rénovation urbaine par la création de logements accessibles à tous, et les projets mixtes, qui font cohabiter logements et entreprises dans un même quartier voire dans un même immeuble. Cette entité, créée en 1974, dispose d’un fort impact économique avec 187 ha en propriété foncière et 270000 m2 de bâtiments en propriété, ou encore 4722 logements construits depuis 1988. City Dev veille dans son positionnement à rendre compatibles entre elles les grandes fonctions urbaines que sont l’activité économique, le logement, les équipements collectifs et les espaces publics. Différentes réalisations nous sont présentées, à l’exemple du projet de « mixité verticale » NovaCity I, déjà livré et qui comporte, dans un même bâtiment, seize ateliers pour PME placés en rez-de-chaussée et une soixantaine de logements situés en étages. Autre exemple, en cours de développement, le programme Greenbizz II repose sur la construction d’un immeuble de plus de 3600 m2, apte à accueillir des TPE, PEM et startups y compris en étages : une réponse à la densification de l’activité économique dans un environnement foncier et financier particulièrement contraint.

Perspective Brussels, objet de notre dernière visite de ce jeudi 21 mai, se présente comme « centre d’expertise régional de référence pour le développement régional et territorial bruxellois ». Cette dimension prospective semble tenir particulièrement à cœur à Frédéric Raynaud,  Lab & Events manager au sein de la direction générale de cette agence qui compte pas moins de 170 collaborateurs. Et, quelle que soit la force avec laquelle notre hôte retrace l’ambition de Perspective de développer une expertise pluridisciplinaire et prospective du territoire bruxellois, on ne peut ignorer les doutes qui l’assaillent, du fait notamment de recompositions électorales récentes et d’incertitudes budgétaires prégnantes, qui entraînent un projet de fusion entre Perspective et Urban Brussels. Soit une hypothèse de remise en cause de l’ensemble de l’activité (voire de perte d’indépendance) de cette entité qui réunit des profils pluridisciplinaire — urbanistes, architectes, ingénieurs, géographes, cartographes, data scientists entre autres — et qui surtout œuvre de manière transversale à l’élaboration des stratégies de développement territorial de la Région. Pire ce cela, notre hôte chiffre à 2/10 les chances de survie de Perspective Bruxelles, telle qu’elle est aujourd’hui configurée, à un horizon de trois ans… C’est donc sur une note pour le moins terne que nous achevons cette journée et, pour bonne part, cette tournée des acteurs du développement urbain bruxellois.

Le vendredi 22 mai, pour la dernière matinée de visites du groupe STMT avant notre retour en France, nous investissons les locaux de ACR+, l’Association des Villes et Régions pour la Gestion Durable des Ressources. Créé en 1994, ACR+ est un réseau international de villes et régions. Jean-Benoît Bel, Senior project manager, nous fait à l’oral une présentation complète des actions de ce réseau, qui représente plus de 1100 collectivités en Europe et a pour objectif de favoriser auprès de ses membres la consommation durable des ressources et la gestion durable des déchets. La question des transitions vers une économie circulaire se révèle comme une préoccupation majeure pour notre interlocuteur, qui clôt ainsi de fort belle manière un ensemble de rencontres passionnantes pour qui entend prendre part à l’élaboration de futurs urbains à la fois durables, viables et enviables.

Images d'une ville en mouvement